Iran : la vengeance du scorpion

La banlieue de Téhéran semble sans fin. Après une cinquantaine de kilomètres, je n’ai toujours pas atteint la sortie de la ville. Le coin est trépidant et bourré d’énergie. Séduit par le marché, je songe même à m’y arrêter pour la nuit. Je cherche, mais ne trouve aucun hôtel alentour. Les infrastructures sont, en Iran, assez limitées en dehors des centres. Les Iraniens ont d’ailleurs moins besoin d’hôtels parce qu’ils ont si souvent une connaissance pouvant les héberger.

À la nuit tombée, je suis à peine sorti de l’agglomération. Je m’arrête dans une tchaïkhaneh, littéralement « maison de thé », en fait un simple restaurant.

Les serveurs me proposent de dormir dans la mezzanine qui leur sert de salle de prière. Le lendemain, ils refusent que je paye mon souper et mon déjeuner. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir insisté.

Le soir suivant, je suis invité par le tenancier d’un magasin de fruits sur une bifurcation peu fréquentée, au milieu de nulle part. Nous passons la soirée à grignoter des fruits. Le gérant aime dormir à côté de l’enclos de son autruche sur son takht (souvent appelé tapchane en Asie centrale), sorte d’estrade délimitée par une petite clôture accueillant une table basse entourée de fins matelas et de coussins. Il aurait trouvé « son autruche » dans la montagne quand elle était encore toute petite. La sous-espèce d’autruche traditionnellement présente au Moyen-Orient a disparu dans les années 1960 à cause d’une chasse intensive. Une autre sous-espèce a été introduite dans la région et des élevages ont été créés en Iran à la fin du XXème siècle. Quelques-unes s’en seraient-elles enfuies ? Toujours est-il que l’autruche est parfois observée en liberté par des skieurs iraniens.

Femme priant devant un mohr.

Au loin, je vois la chaîne des monts Zagros que je compte suivre dans toute sa longueur jusqu’au golfe Persique. J’éviterai ainsi la route de la plaine qui a le défaut de ne pas offrir d’alternatives intéressantes à l’autoroute, mais renoncerai au désert plus à l’est.

Ces montagnes fort arides laissent la place à une multitude de petites routes et de villages méconnus. Un homme m’invite à l’accompagner se baigner puis se laver dans une rivière. Il travaille à cinq kilomètres d’ici et vient de finir sa journée. Le bassin est juste assez profond pour y nager. Les roseaux confèrent au lieu une atmosphère intime. Un bisse a été construit. Il permet d’irriguer les terres fertiles un peu en amont du fleuve.

Mon cobaigneur m’autorise à dormir dans l’édifice religieux, à la fois mausolée et mosquée, situé un peu plus haut. À la nuit tombée, plutôt que de monter ma tente, je m’y rends naïvement. Ce n’est en principe pas une bonne idée. L’homme en question n’était certainement pas responsable des lieux. Si une personne plus tatillonne sur les principes religieux passait par là, il pourrait fort bien ne pas apprécier un homme, à l’apparence très peu musulmane, crécher dans le bâtiment. J’ai déjà connu ça plusieurs fois. Un badaud me propose d’être hébergé dans la mosquée du village. Tout va très bien, jusqu’à ce que nous tombions nez à nez avec une autorité religieuse qui a une conception plus noble de la pureté des lieux et du divin… Dans le cas présent, les villages, minuscules, sont éloignés. Le coin est désert et si les Iraniens transmettent un quelconque fanatisme, c’est pour leur athéisme.

A droite de l’entrée, il faut veiller à ne pas tomber dans un trou profond de deux mètres, caché derrière un arbuste et dont l’utilité demeure un mystère. Une petite porte en bois permet de pénétrer dans l’édifice recouvert de chaux. Sa petite taille lui donne un caractère intime. Son haut plafond laisse la légèreté l’emporter sur l’oppression. Sa structure hexagonale lui donne l’originalité dont il avait besoin. Un silence réparateur en émerge. Il y fait frais. La tombe surélevée du saint occupe le centre. Elle est recouverte d’un drap vert. Des affiches d’Hussein sont accrochées au mur. Une étagère branlante accueille quelques livres mal rangés. Un petit meuble suspendu à côté de l’entrée est spécialement prévu pour ranger des mohr (morceau d’argile travaillé). Ces petits objets sont indispensables pour la prière des musulmans shiites (dont font partie la plupart des Iraniens). Ils y apposent leur front lorsqu’ils se prosternent pendant la prière.

Je m’installe sur le tapis brunâtre de la pièce. Il est agréable malgré son usure. Quelque chose bouge. Je fais le tour de la pièce et découvre un scorpion. Il tente de se cacher derrière un gros coussin rouge, le seul de la pièce. Sa carapace noire est blanchie par la pierre. Sa queue forme un arc au-dessus de son abdomen. Elle est particulièrement large et épaisse. Ce scorpion appartient certainement à la famille des androctonus (littéralement « tueur d’homme »), facilement reconnaissable grâce à son nom commun anglais fat-tailed scorpion (« scorpion à grosse queue »). Il s’agit de l’une des espèces de scorpions les plus dangereuses.

Un bâton est justement appuyé sur le mur. Est-il apparu par la seule force de ma pensée ? Les habitués des lieux rencontrent-ils souvent d’indésirables créatures ? Un pèlerin l’a-t-il oublié ? Mystère. Toujours est-il que je m’en empare. Mon plan est de m’en servir pour repousser l’animal jusqu’à l’extérieur du bâtiment. Mais, un coup de bâton imprécis l’immobilise et le blesse. Déjà, il tente de piquer le bâton avec sa queue. Je n’ai plus d’autres solutions que de l’écraser.

Je me sens coupable. Je regarde autour de moi. Le lieu me renvoie sa quiétude. Il pourrait cependant être infesté de scorpions. Je remarque des fissures à la base de la sépulture. Peut-être attendent-ils leur heure en compagnie du saint homme. Les Mongols nomment le scorpion khilents khoroï (Хилэнц хорхой), littéralement l’insecte du péché (pour la taxonomie contemporaine, le scorpion n’est pas un insecte car il possède quatre paires de pattes contre trois pour les insectes), et, pour le coup, c’est moi qui ai péché

J’hésite à installer ma tente à l’extérieur. Mais, je suis fatigué. À l’affût, J’attends vainement que les scorpions remontent de leur cachette diurne. Je n’entends rien d’autre que le bruit de mon souffle. Après quelques minutes d’attente, je me décide à m’endormir.

Au réveil, J’ai presque oublié ma mésaventure de la veille. Un réseau de petites routes s’offre à moi. En ratant une bifurcation, je marmonne pendant les trois kilomètres que je remonte. Mes efforts sont récompensés, juste avant de rejoindre mon itinéraire. Un camionneur transportant une cargaison de pastèques m’invite. Nous nous installons sur un tapis devant un mur en pierre. Un bisse nous contourne, puis rejoins la propriété en passant sous le mur. Quelques feuillus nous protègent de l’insolation. Nous mangeons une pastèque énorme, puis une deuxième. Le chauffeur m’en offre une autre plus petite (ouf !) pour la route.

Le col du jour, non goudronné, s’annonce difficile. Mais, au lieu de combattre la pente, je rencontre deux hommes se dirigeant vers une forêt de noisetier. Un petit feu permet à l’eau de leur théière de bouillir. Ils ouvrent les noix d’une main experte entre un caillou et un rocher qu’ils connaissent bien. Un copain passe à moto chargé comme une mule. Il va dormir dans la montagne près de son troupeau.

J’arrive au col pour le coucher du soleil alors que je pensais y arriver vers midi. Un peu plus loin, alors que la nuit s’est presque installée sur l’horizon, je campe sur un tapis posé à côté d’un arbre et devant un petit ruisseau.

Le matin je comprends l’utilité du tapis. Des bergers arrivent alors que je venais de ranger ma tente. Ils prennent le tapis, le secouent, le posent au soleil et y installent le petit-déjeuner composé de pain, fromage frais, miel et raisin blanc. Il serait redondant de dire qu’ils m’y ont convié.

Quelques kilomètres plus loin, je m’arrête devant un bel arbre isolé dans une large plaine désertique. Je pique-nique des naan au miel et à la crème double. C’est très bon et nourrissant. Ça attire les insectes aussi. Un frelon me pique vers le haut de l’abdomen. Malgré sa taille, je ne l’avais pas vu venir. La vengeance du scorpion pensé-je. Je l’avais trop vite oublié.

Après la récolte de dates.

Ma descente des Monts du Zagros vers le Golfe persique continua comme elle avait commencé. Les plis des montagnes s’espaçaient progressivement pour donner naissance à des routes toujours moins pentues. Les paysages arides se succédaient. L’homme y rivalise d’ingéniosité pour rendre ces plaines fertiles. Dans le sud, des puits, ressemblant à des temples païens, poussent un peu partout. Des miracles de la nature apparaissent parfois, comme le confluent de deux petites rivières en tresses. Leurs lits, rendus blancs par des concrétions de sel, étaient entourés de montagnes désertiques de couleur ocre. Les habitants me mirent en garde contre les serpents. Les poux colonisèrent mes cheveux. Les punaises de lit me dévorèrent. De magnifiques lézards apparurent. Je fus hébergé par des corps de métier les plus divers : scieurs, marbriers, arboriculteurs, restaurateurs, industriels, maires, guides, pompistes, ancien pilote de l’armée du chah, ambulanciers du Croissant-Rouge… Je reçus des fruits divers en fonction des saisons et des plantations environnantes : pistaches fraiches, melons, prunes, raisins, grenades, dates, pommes, baies des bois non identifiées... Si souvent, je regrettais de repartir. Déjà, je caressais l’idée de revenir en Iran pour apprendre la persan et un instrument de musique.