Vers un monde doux, dur et mystérieux (Altaï russe, Juillet-août 2016)

Une rivière vénérée dans l’Altaï où christianisme, islam, et chamanisme s’entremêlent.

 

-          Et la taïga, elle est où?

-          Elle n’est pas loin, à quelques kilomètres me répond-on invariablement.

-          Et ici, c’est la taïga? Demandais-je en voyant une région boisée.

-          Non, ici c’est simplement une forêt.

La taïga pour les russes, ce n’est pas simplement une forêt boréale, la taïga c’est "la forêt", un espace dense et infranchissable.

Epuisé par ma traversée du Kazakhstan, mes premiers jours se succèdent tranquillement au rythme des villages de la campagne sibérienne sillonnés de rivières propices à la baignade.  

Les fanfarons fiers de leur pays

En passant devant un bistrot, le gérant m’interpelle : « tu es étranger ? Tu viens d’où ? Tu fais quoi ? » Je passe par la cuisine, avant d’être invité à m’asseoir pour faire bombance. Des copains arrivent. Nous déménageons sur une table enjambant la rivière. Les zakouskis s’amoncèlent sur la table, la girafe de bière se remplit et se vide. Une bouteille en plastique pliée avec de l’herbe dans le bouchon fait office de joint de fortune que le gérant cache à l’arrivée des serveuses, pour éviter de montrer son état de débauche à ses jeunes employées. C’est le plus sérieusement du monde, d’une innocence inégalable qu’il commande, enveloppé dans un drap de fumée herbeuse!

« Parlons un peu de politique » me dit-il soudain : « Oh, non! » pensais-je de suite, trop habitué à cette variante frontale, en général annonciatrice d’un fort soutien au pouvoir en place : « C’est quoi votre problème en Europe? Pourquoi on n’aurait pas le droit de prendre la Crimée qui a toujours été à nous, alors même que vous avez pris l’Irak? Et, pourquoi vous acceptez les homosexuels qui pervertiront vos enfants et rendront votre société dysfonctionnelle ? » Fatigué  de ce genre de discussions qui prennent trop souvent la même tournure en Russie et risquent de me faire perdre mes potes d’un soir, je me limite à marteler qu’il est interdit et immoral de bastonner des personnes ayant d’autres orientations sexuelles.

« En Europe, ils disent même que notre président n’est pas un démocrate » conclut le gérant faisant ainsi bien rigoler ses copains. Je tente la discussion sur un sujet plus régional, la vente de la taïga à des industriels chinois qui réduisent à néant des forêts entières. Peut-être auront-ils des anecdotes qui sentent le vécu, des déceptions, un zeste de remise en cause du pouvoir… « Oh, tu sais, la taïga, on peut bien la vendre, on en a bien assez » me répondent-ils en rigolant. Je ne suis définitivement pas avec la Russie la plus clairvoyante ce jour-là. Qu’importe! Nous allons boire, passer du bon temps ensemble, danser … 

L’Eglise du village de Kalachnikov n’est pas encore tout à fait rénovée!

La dureté du passé

Un peu plus loin, à Kuria, un petit village de Sibérie, je découvre le musée Mikhaïl Kalachnikov, l’enfant du pays, inventeur du fusil du même nom. Le fonctionnement du musée rappelle l’époque communiste : le billet est gratuit et une pléthore de guides se tournent les pouces dans la demi-douzaine de belles salles d’exposition, seuls les visiteurs manquent à l’appel. Sous mes yeux, une jeune guide démonte et remonte une kalachnikov, un peu gênée par ses longs ongles qu’elle a manucurés la veille.

La jeunesse de Kalachnikov nous replonge dans un univers hostile que les communistes, confiant dans le progrès, comptaient dompter. Kalachnikov naquit en 1919 entourés de dix-neuf frères et sœurs dont seuls sept survécurent à leurs premières années. Ses parents sont des koulaks, c’est-à-dire des paysans possédant des terres, du bétail, des outils et employant de la main d’œuvre. Loin de vivre dans l’opulence pour la plupart, les koulaks étaient considérés par les communistes comme des ennemis de la nation, exploitant le peuple. C’est pour cette raison que toute la famille du futur héros de la nation est déportée dans l’oblast de Tomsk. Le sort s’acharne sur Kalachnikov gravement blessé en 1941 pendant la seconde guerre mondiale. C’est durant sa convalescence qu’il imagina la construction de nouvelles armes.

Le musée est installé dans une belle bâtisse en bois, l’ancienne école du village, et fait face à l’église délabrée en pleine rénovation. Elle avait servi d’entrepôt, avant d’être transformée en club qui fonctionnait encore il y a quelques années. 

« Frères et sœurs! Aux environs de cette source, dans les années trente du XXème siècle furent assassinés par des impies le prêtre Iakov Pribitkov et le villageois Dmitri Kosinov de l’église de Pokrovskii du village d’Ogni. Ce lieu est particulièrement vénéré par les habitants orthodoxes du village d’Ogni. Nous demandons à tous ceux utilisant l’eau de "la source sainte" de le faire avec recueillement et de ne pas salir ce lieu saint avec des déchets ».

Au cœur de la Russie mystérieuse

A Soloneshnoe, je sens enfin la Russie des campagnes chavirer dans celle des forêts montagneuses de l’Altaï. Je m’attarde chez l’épicière. Un ourson est venu manger dans le village cet hiver. A la vue des hommes, il a pris peur et est monté sur un arbre. Sa mère avait certainement été braconnée et le village a décidé de donner l’animal au zoo de Barnaul. Sur la route, à deux kilomètres du village, un énorme loup se croisait de temps en temps cet hiver. Heureusement, en été, les ours, les loups et les lynx repartent dans les profondeurs de la forêt.

Entre deux enfants envoyés par leurs parents pour rapporter quelques ingrédients manquant, un client passe pour acheter des flacons d’alcool pharmaceutique : « J’en ai sous le comptoir parce que c’est beaucoup demandé me souffle l’épicière. C’est mauvais pour la santé car ce n’est pas fait pour être bu. Il y a des trucs mauvais pour les yeux mais les gens boivent quand même. Vous voulez faire quoi dans ce village ? Avant trente personnes travaillaient à la banque; maintenant il en reste deux ou trois. Le kolkhoze a fermé. Les cantonniers ont aussi grandement réduit leurs effectifs.  On parle de supprimer l’hôpital alors que le plus proche est à Biisk à deux heures et demie de route ». 

Le monument des gloires du travail (трудовая слава) de la ville d’Ust-Kan rend hommage aux grands hommes et femmes de la région, indique ce qu’ils ont accompli et quels mérites leur ont été décernés. Sur les côtés du monument on peut lire : « Dans le travail naissent les héros » ainsi qu’ « un arbre s’évalue à ses fruits, un homme à son travail ».

Les nostalgiques

Nikolaï me hèle en me voyant passer pour m’inviter à boire du thé et goûter des produits faits maison : salo (lard particulièrement gras), tomates, comcombres, saucisson… Sur une parcelle aménagée pour le tourisme disposant d’un hôtel, d’une belle église en bois, d’un bar et d’un sauna, il a, avec sa deuxième femme Lena, installé sa tente.

 Après m’avoir vanté les mérites du sauna dont les eaux sont parfumées de poudres de bois de cerf, Nikolaï me raconte que son réveil matinal passe par une immersion dans la rivière ce qui lui rappelle ses origines paysannes : « Je viens d’un village de la campagne, toute ma jeunesse, je l’ai passée dans le kolkhoze. Avant tu étais vraiment pris en main. A dix ans, j’ai commencé à travailler. On m’a d’abord donné un cheval. Et puis, à seize ans, j’ai reçu un tracteur. Je bossais dans les champs. A cet âge, comme gamin, tu es content de participer. Pour les enfants, il y avait Le Mouvement des pionniers» sorte de scouts saupoudrés de principes communistes. Souvent considéré en Europe comme un outil de propagande, le Mouvement des pionniers était pour Nikolaï l’occasion pour les enfants de se socialiser, de profiter d’activités organisées dans la nature et de  bénéficier de colonies de vacances gratuites : « tu pouvais faire ce que tu voulais, tu pouvais faire de la pâte à modeler ou des choses artistiques, tu pouvais choisir l’option sport. Il y avait une structure, il y avait des jeux … La société nous soutenait. Si une personne avait des problèmes d’alcoolisme, elle ne pouvait pas sombrer car on venait la chercher le matin pour aller travailler. A Barnaul (capital du kraï de l’Altaï), il y avait plusieurs usines dont la plus grande employait cinquante mille personnes. Et puis, tout a disparu. Quand l’URSS s’est désagrégée, j'ai travaillé comme conducteur de train pour être sûr de recevoir un salaire à la fin du mois ».

Monuments à la gloire des soldats morts lors de la grande guerre patriotique (1941-1945) dans un petit village de la république d’Altaï. Depuis ces lointaines montagnes, de jeunes hommes sont aussi partis pour combattre le nazisme.

Lena, enchaine : « Je suis médecin ORL, à l’hôpital, je reçois 12'000 roubles par mois (environ 200 euros). Les charges de l’appartement coûtent plus de la moitié de mon salaire. Alors je travaille à trois autres endroits. Dans une clinique privée, je recevais 2'000 roubles pour une opération, alors que le client en payait 20'000. Un nouveau patron a repris le commerce et m’a proposé 2'000 roubles pour cinq opérations. Alors, j’ai arrêté de travailler à cet endroit ».

La discussion vire lentement vers la politique : « L’homme d’affaires qui tient cet hôtel possède une mine de charbon au Kazakhstan qui lui rapporte des millions. Ce week-end, un hélicoptère y amènera des russes fortunés pour y passer la journée. Vladimir Poutine s’est construit une somptueuse maison dans la république d’Altaï. Ce n’est pas officiel mais tout le monde le sait, car ce sont des gars de chez nous qui se sont occupés des travaux ». La discussion continue sur ces riches russes pour qui l’argent coule à flot, sur la corruption et sur ce maudit Gorbatchev, certainement un des hommes les moins populaires de Russie, qui aurait vendu le pays pour six milliards de dollars, sans bien comprendre d’où vient ce chiffre. Nikolaï renchérit : «  Et pourquoi avons-nous besoin de cette Crimée ? Pourquoi ? Ils envoient des milliards pour développer la péninsule et son économie, alors que nous n’avons pas d’argent pour nous soigner ». Lena ajoute « A l’hôpital public les gens viennent avec leurs médicaments pour qu’on leur administre les produits, les études sont payantes, je dois payer pour les études de droit de mon fils et parfois il y a des coupures de gaz. Ils envoient notre gaz un peu partout et au final nous n’en avons pas chez nous ». 

« Il vous faut voter, changer de président », intervins-je, croyant voir poindre un sursaut révolutionnaire porté par la crise du rouble de 2014 et un pouvoir central oubliant la province : « A quoi bon voter? Ça ne servirait à rien. Si ce ne sont pas eux, d’autres voleront le pays… Ça sera du pareille au même » conclut Nikolaï. 

Le sèrgè, piquet permettant d’accrocher son cheval et symbole culturel.

Un pays exotique et pas si homogène

L’arrivée dans la République de l’Altaï, où la population russe est minoritaire, tranche radicalement avec le kraï de l’Altaï. Le russe est couramment parlé mais des faciès asiatiques et un petit accent  rappellent que l’altaïen, de la famille des langues turques constitue la langue officielle au côté du russe.  Dans les villages, le bouche-à-oreille renseigne sur les chamanes locaux; les isbas sont le plus souvent accompagnées d’une yourte en bois et souvent utilisée comme résidence d’été. Devant les clôtures des propriétés, un sèrgè est souvent installé. Il s’agit de piquets utilisés pour attacher les chevaux et qui, traditionnellement, rendaient intelligibles des territoires inconnus, sorte de réminiscence de l’Arbre cosmique.

Natalia, une Russe, tient un magasin dans le premier village de la République de l’Altaï sur  mon chemin : « Tu vas dormir où ? me demanda-t-elle. Tu n’as pas peur de dormir tout seul dans la forêt? Viens plutôt dormir chez nous dans notre isbouchka (petite isba) à côté de la maison ».

Le fils de Natalia, Evgueni, m’accueille les bras ouverts. A côté de leur belle bâtisse en bois sur un étage, la famille construit petit-à petit, au gré de ses économies une nouvelle maison ressemblant à l’arche de Noé retournée. Evgueni passe depuis maintenant cinq ans, toutes les vacances scolaires, dans le village avec ses trois enfants. Son fils de quatre ans m’adopte et passe la soirée à me faire l’étalage de ses jouets. Au matin, il voudra absolument partir avec moi, d’abord à pied, sur mon porte bagage ensuite, ne craignant ni les longs mois de solitude ou les intempéries.Finalement, il rentre chez lui en pleurs dans les bras de son papa.

Une maison et une yourte en bois à sa droite comme si souvent dans la République de l’Altaï.

Un peu plus loin, je croise Madeste au bord de la route avec un sac plein d’une sorte de champignon poussant sur les troncs d’arbres. Ceux-ci seront séchés, mis en poudre puis commercialisés dans le domaine des soins par un homme mystérieux faisant le tour du village chaque automne. Je lui donne de l’eau avant qu’il ne monte dans une voiture passant par là.

A l’entrée du village, je retrouve Madeste m’attendant pour aller boire le thé dans sa yourte en bois appelée aïl en altaïen. A l’intérieur, le sol est en terre. Un foyer à même le sol occupe le centre, un sofa est  installé sur le côté gauche alors que le droit est équipé de deux tables, d’un banc, de tabourets, d’un poêle à bois et d’une armoire pour les quelques ustensiles de cuisine. Une petite cabane au bois peu travaillé sert de salle de bain, sous la forme d’un sauna rustique chauffé au bois. Derrière la maison un petit champ de pommes de terre de vingt mètres sur dix, d’autres légumes et une serre pour les concombres occupent le terrain. La famille produit aussi son propre miel et fait fermenter  des alcools devant sa maison: « Ici on a tout pour pas grand-chose. Je ne sais pas comment ils font en ville, il faut tout payer là-bas » me dit la femme de Marek. Ici, il y a du bois dans la forêt, on a des amis chasseurs, la viande est quasiment gratuite (ndlr. mais difficile à trouver dans les magasins) ».

Olga, une amie de longue date, leur rend visite. Elle a trente-et-un ans et trois enfants actuellement en colonie de vacances. Le plus vieux à douze ans et, grâce à ses excellents résultats à l’école, a gagné un voyage en Crimée. Olga "s’est mariée" à dix-sept ans et a "fait le mariage" à dix-huit pressée de quitter son père qui la maltraitait. Elle tient un petit business basé sur quelques vaches, elle fait sur commande de la crème acidulée, du  fromage et de l’eau de vie.

-          Et ton mari Olga il t’aide ?

-          Il aide quand il ne boit pas !

Un copain passe avec une énorme pièce de chevreuil sous le bras, vite découpée et cuisinée le plus simplement du monde avec des oignons de printemps, du sel et du poivre. Y ajouter des féculents ne vient à l’idée de personne. Comme il est déjà tard, je dors dans l’ail allongé sur le sofa avec une peau de mouton comme couverture. 

L’ancienne église d’Ust-Kan, sorte de maison augmentée.

Le renouveau religieux en marche

Lioudmila qui veille sur les lieux deux à trois jours par semaine me fait visiter la nouvelle église en bois de la petite ville d’Ust-Kan construite grâce aux dons des fidèles et l’aide de l’évêché. Un koчeгарка, cabane munie d’un poêle à bois et reliée en circuit fermé à l’église, permet de chauffer ses locaux en hiver. Lioudmila se souvient des années socialistes pendant lesquelles il n’y avait ni prêtre, ni église dans toute la République d’Altaï. Durant cette période, le christianisme ne pouvait s’épanouir qu’en cachette, chez quelques grands-mères. Pendant la période de transition, une maison affublée d’un minuscule clocher tenait lieu d’église un peu plus haut dans le village. C’est désormais le prêtre qui y habite, content de déménager de la petite cabane à côté de l’église actuelle.  

Vers la Mongolie

Mes roues rejoignent le Chuysky trakt, la route touristique de la région. Celle-ci traverse l’Altaï sur 600 km jusqu’en Mongolie et cumule des paysages fort variés. La route se laisse avaler par la forêt, pour en ressortir un peu plus loin et rejoindre la Katoun un large fleuve rapide et impétueux. Un pont permet à la route d’enjamber la rivière, de se réconcilier avec la forêt et de prendre une vallée latérale terminant sa course sur un long plateau aride à 2000 mètres d’altitude où se promènent des chameaux. Derrière une dernière rangée de montagne, la Mongolie attend.