Petit conte de fée des contraintes autour de mon séjour en Kirghizie (entrée depuis Taraz, sortie via Bishkent, 420 kms)

En compagnie d’Abay et de sa femme avec un foulard soufi autour de mon cou offert par Maxat!

Je désespérais sur les routes kazakhes à plus de cinq cent kilomètres d’Almaty. Je devais y être le lendemain matin pour déposer ma demande de visa russe. J’avais, sans succès, demandé à quelques camions de me prendre. Une voiture s’arrête. L’homme me tend mille tenge et une boisson. Sa femme me questionne. Tous deux proposent de m’amener à la gare routière la plus proche encore distante de soixante kilomètres. 

Maxat et sa femme sont sur le chemin du retour, après la visite d’un lieu saint de l’islam kazakh : Koush-Ata (Кушь-Ata). Maxat ne peut s’empêcher de me faire l’éloge des gens qui y vivent. L’hiver précédent, le pir (guide spirituel soufi)  creusait un trou dans la glace et plongeait avec une grosse pierre dans les mains lui permettant de s’asseoir au fond du lac. Il pouvait rester trois heures au fond l’eau. Un jour alors qu’il était en visite dans un village, les voisins se sont plaints de ne pas avoir été invités pour les grillades de la veille. Le saint homme ne comprit pas le reproche: l’odeur de viande cuite qu’ils avaient sentie, provenait en fait de sa chaleur corporelle lorsqu’il se trouvait en pleine méditation. Quand les soviétiques sont venus pour l’arrêter, la porte de sa maison s’ouvrait dès qu’ils s’en éloignaient, se fermait dès qu’ils s’en rapprochaient. Après trois heures de ce petit jeu, le pir décida de se rendre. Le jour de son exécution, les boulets ne sont pas partis. Il fut alors déporté en Sibérie. Le premier soir un gardien remarqua que la porte de sa cellule était ouverte et qu’il y était calmement installé en position de méditation. A peine avait-il fermé la porte que déjà elle se rouvrait. De guerre lasse, le chef de la prison le laissa partir, à condition qu’il ne le dénonce pas pour sa clémence. Il transmit le flambeau à son fils, Ishan baba, la veille de sa mort.

Nous passons devant le village où Maxat a passé toute sa jeunesse. Son grand-père maternel était lui-aussi un grand soufi. En prison, les communistes l’astreignirent à un régime au porc et à l’eau. Refusant de manger, il mourut après quarante jours. Des membres du régime se moquèrent de son état lamentable alors qu’il venait de trépasser. Il se leva alors d’un bon et prononça cette dernière phrase : « c’est l’intérieur qui est important pas l’extérieur » avant de s’effondrer et de se taire pour l’éternité. A ces mots, toutes les personnes dans la salle moururent, à l’exception des médecins qui ne l’avaient pas humilié.

Au moment des adieux, Maxat qui avait déjà organisé tout mon voyage jusqu’à Almaty me dit : « Tu sais, ma femme vient de me rappeler que le pir nous avait prédit que nous aiderions un homme sur notre route. Je n’y avais pas prêté attention pensant que nous allions simplement croiser une connaissance et la ramener au village … »

Arrivé à Almaty, je profitais pour faire réparer mon vélo qui était en bien piètre état. Depuis quelques jours, je ressemblais plus à un funambule qu’à un cycliste au long court. Une bosse s’était créée sur la jante arrière et j’avais dû décrocher les freins pour ne pas l’abîmer davantage. De plus, un jeu dans le moyeu arrière faisait vaciller la roue, mon plateau avant était trop édenté pour fonctionner correctement et remplacer la chaîne risquait de rendre son fonctionnement encore plus laborieux. J’avais rustiné mon pneu avant dans une tentative désespérée : mon pneu de rechange, acheté chez un spécialiste des compétitions, s’était usé tellement vite que je doutais de son efficacité et préférais le garder pour de grandes occasions. Ma roue avant montrait, elle-aussi des signes de fatigue en me renvoyant des à-coups secs à chaque fois que je freinais.

Le visage de Lénine taillé dans la roche surplombe un barrage (Kirghizie).

Alors que je cherchais l’adresse de l’ambassade, la découverte de quelques sites internet spécialisés dans le voyage m’avait déstabilisé : le visa russe était presqu’impossible à obtenir à Almaty. Les conclusions s’appuyaient sur la publication de témoignages pathétiques du style : « Nous sommes John et Sara du Mississipi. Après avoir pris un bon déjeuner à notre hôtel, nous nous sommes rendus à l’ambassade russe pour faire une demande de visa. Nous sommes arrivés le samedi matin et avons appris que l’ambassade serait fermée tout le week-end. Le lundi, nous avons appris que le bureau en question n’ouvrait que le mardi. Après un autre excellent déjeuner, nous sommes arrivés à l’ambassade dans l’après-midi et nous avons alors appris que le bureau n’était ouvert que le mardi et le vendredi matin. Nous avons ainsi perdu une semaine à cause des horaires très contraignants et nous avons compris à quel point il était difficile de voyager sous une dictature. Le mardi suivant l’ambassade était noire de monde. Quand notre tour est arrivé, nous nous sommes approchés du guichet. Le réceptionniste n’était pas souriant et, en plus, il avait un fort accent russe. Il nous a dit qu’il fallait des documents en plus du passeport dont une lettre d’invitation et une autorisation de séjour au Kazakhstan ». J’exagère à peine. Ce genre de témoignages, les fautes d’orthographe en plus, continue pendant des pages, énumérant par le menu tous les documents nécessaires et comment les obtenir dans la froide jungle d’une ville exotique. Avec, en guise de conclusion, soit un refus ou alors de pauvres touristes exténués mais heureux. Face à de telles informations, j’avais même imaginé retourner en Géorgie pour y faire ma demande de visa.

A côté du barrage, en face de Lénine des fresques célèbrent le triomphe du peuple et de la Mère Russie.

A l’ambassade russe, il n’y avait aucune file d’attente. L’homme au guichet m’a demandé mes documents. Il les a feuilletés, m’a rendu le superflu, puis m’a dit : « vous obtiendrez votre visa dans sept jours, c’est-à-dire le 14 juin. Allez payer les frais consulaires à la fenêtre numéro six ». Une partie de plaisir !

A peine avais-je récupéré mon passeport à l’ambassade russe que je devais répondre à une autre contrainte administrative. Mon visa pour le Kazakhstan était valide pour trois mois mais j’étais tenu de sortir du pays tous les trente jours. La première fois, j’avais dû faire soixante heures de train pour simplement passer la frontière du Kirghizistan, seul pays de la région ne demandant  aucun visa et en revenir. J’avais rencontré au retour un polygame ouzbek pestant contre le père de sa dernière conquête. Ses trois épouses vivaient séparément avec leurs enfants. Elles s’occupaient du ménage pendant qu’il se chargeait de leur sécurité matérielle. Depuis la mort de sa quatrième femme,  la morale lui donnait droit à une nouvelle épouse. Sa maison était prête, la femme consentante. Mais le père de celle-ci luttait : il ne pouvait se résoudre à donner la main de sa fille à un homme plus vieux que lui. Débarqué dans le wagon-couchette vers 21 heures, alors que tout le monde s’apprêtait à dormir, il avait commencé à cuisiner. Makhamadjan avait exaspéré l’assemblée en coupant des oignons et déçu les maigres germes du féminisme kazakh par sa vision de la femme quelque peu réductrice. A la fin du voyage, il était devenu l’ami de tous. Il prodiguait ses conseils pour vivre heureux, nourrissait tous ses voisins, renseignait sur la vie quotidienne en Ouzbékistan, promettait son aide pour la création d’un atelier de couture et me réservait deux cousines.

Ma deuxième période de trente jours se terminait le lendemain. Le bus me cracha vers deux heures du matin en rase campagne. Dans l’obscurité, il me fallut quelques minutes pour reconnaître la route que j’avais quittée la semaine précédente. Malgré la fatigue, je me résolvais à me diriger vers la Kirghizie. Un long faux-plat descendant m’attirait vers Taraz, suivi d’une petite côte pour atteindre la frontière, synonyme de trêve dans mes démêlés administratifs.

Dans le premier village kirghize, la fatigue me rattrape. Les habitués de l’auberge, déjà fort avinés, m’invitent à leur table. Je promets de revenir mais m’effondre dès que je passe le seuil de ma chambre. Le lendemain, bien réveillé, je m’enfonce dans une longue vallée. Plus loin, les pluies ont eu raison du pont. Les plus téméraires tentent un long détour sur des pistes boueuses pour atteindre une vieille passerelle quelques kilomètres en amont. Les autres attendent la construction du nouveau pont. La nuit sera longue! Heureusement, les chevaux du village voisin permettent aux personnes non motorisées de traverser le fleuve. Mon vélo dans une main, les rênes dans l’autre, mon cavalier tangue, son visage se couvre d’un rictus, l’étalon dérive d’un ou deux mètres avant de se reprendre.

Un petit restaurant affiche un menu alléchant. Non seulement les plats de viande à la viande ne sont pas mauvais, mais en plus, le décor est idyllique. Les poissons sautent dans l’Etang qu’une source cristalline abreuve. Lucifer, le chat du patron, est au paradis! Le maître des lieux refuse de me laisser camper sur la propriété : il y a suffisamment de place dans le restaurant et les nuits sont froides.

Un campement prévu pour les transhumances. Les enfants profitent de leurs vacances d’été à la montagne.

Il ne comprend pas mon désir de voyager en Asie : « Si j’étais à ta place, je ne viendrais jamais ici. En Europe, les salaires sont bons, les infrastructures de qualité et il y a des activités culturelles. Ici, il n’y a que de petits villages, pas d’argent et peu de divertissement. Moi, je veux vivre, je veux manger, boire, avoir des partenaires. Un de mes amis était serveur dans un restaurant du coin. Un jour, un riche kirghize de Bichkek est arrivé et, après avoir mangé, est reparti avec lui. Le grand amour! Bien sûr ce genre de choses n’arrive qu’aux autres. Tu sais, j’ai toujours aimé l’Allemagne, quand j’étais petit, quand l’Allemagne perdait dans une discipline sportive, je pleurais même si l’URSS gagnait. Mes parents ne comprenaient pas, d’autant plus que nous vivions à une époque où le ressentiment à l’égard de l’Allemagne était fort ».

Après un col à 3326 mètres d’altitude et une descente glaciale (quatre degrés au sommet du col), je débouche sur un plateau à environ 2000 mètres d’altitude entouré de pics aux sommets enneigés. Un homme vient à ma rencontre pour m’avertir que l’eau avec laquelle je viens de remplir mes gourdes n’est pas bonne. Il m’invite à boire le thé dans sa yourte, me procure une eau limpide et me donne du lait de jument. L’intérieur est sobre avec un petite poêle à gauche et une table basse au  centre entourée de tabourets. Le sol est tapissé de gravier. Dans le fond de la yourte, caché derrière un rideau, du matériel est entreposé, notamment des matelas, les lits étant préparés le soir pour être rangés le matin. Abay, sa femme et son petit-fils ont installé leur yourte, moins sophistiquée que la variante mongole, non loin de la rivière, il y a environ deux semaines. Leurs chevaux, qu’ils traient cinq à six fois par jour, se promènent librement dans les pâturages alentour. Le matin un petit camion-citerne fait le tour de tous les campements. Chacun est libre d’installer son campement où il le désire, le temps des transhumances, mais tous doivent payer une petite taxe qu’un collecteur passe prendre une fois par saison. Abay m’installe naturellement pour la nuit dans une tente rectangulaire utilisée pour divers usages ménagers et installée à quelques mètres de la yourte.

En entrant dans le pays par un petit poste-frontière sur une route méconnue, je n’ai pas vu de cyclistes les premiers jours : la région n’est certainement que très timidement mentionnée dans les guides. Je rencontre un allemand ayant eu la bonne idée de planter sa tente sur une petite aire de repos en pente, serrée entre une route fort fréquentée, un éboulis et une épicière peu contente de sa présence: « Je me suis dit que c’était un bon coin pour camper : Veux-tu te joindre à moi ? ». Je rencontre quelques jours plus tard trois autres groupes se dirigeant vers les montagnes. La Kirghizie, détrônée ces dernières années par le Pamir tadjik, figure parmi les premières destinations pour le cyclotourisme en Asie. Le choix est restreint pour les voyageurs rêvant des plus hauts sommets. L’Afghanistan est trop dangereux et le Tibet n’est possible qu’en groupe. Les plus rusés passent les check-point de nuit et pédalent avec un masque anti-pollution sur le visage pour ressembler à des chinois en vacances. Leur course se termine, cependant, toujours bien loin de Lhassa. Le prix du visa est exorbitant pour le Bhoutan et le Népal offre avant tout des vallées en cul-de-sac. Le Cachemire indien reste déconseillé et le Ladakh un peu étroit pour y pédaler pendant plusieurs semaines. Une bonne nouvelle cependant : le Nord-Pakistan est accessible. John et Sara l’ont récemment traversé en bus et l’ont trouvé sûr…

J’entame une longue descente vers des pentes moins abruptes et gagne quelques degrés. Lorsque la nuit approche, encore coincé entre la rivière et la falaise, je croise une vieille dame étincelante tirant quatre bidons à l’aide d’une charrette : « Je ne peux pas faire le ramadan à cause de mon travail. Je vais chercher de l’eau trois fois par jour. L’eau de la rivière est sale en ce moment, je dois aller plus haut, à la source, en portant moi-même les bidons. Je lui dis : "rivière devient claire pour que je n’aie plus besoin de monter plus haut" ».  La salle de prière du restaurant où elle travaille est à ma disposition pour la nuit avant même que j’aie eu le temps de demander l’autorisation de camper !

Je revois Aiselkin à son retour de la source, encore plus lumineuse. Elle s’était déjà changée pour la prière du soir portant désormais une belle et longue robe fleurie, une chemise blanche et un voile, lui aussi fleuri, par-dessus son premier voile. Attendant une autre serveuse avant de commencer les prières qui rythment sa journée, je l’interroge sur des restes de sapin dans une grosse casserole, abandonnée dans la salle de prière recouverte de tapis à côté d’une table où sont exposés, un peu nonchalamment, des livres, quelques feuilles manuscrites et un chapelet : 

« Les branches de sapin on les fait brûler,car Allah aime ça, pour les grandes occasions, le vendredi, le samedi ou quand quelqu’un va mal. Je soigne les gens avec des massages et ces branches de sapin. Quand je masse, je commence à avoir envie de vomir, à avoir des douleurs; la personne me transmet ses douleurs. Pour ma cheffe que j’ai déjà massé de nombreuses fois, je n’ai même plus besoin de la masser pour savoir. Si, quand je la vois elle a mal à la tête, j’ai mal à la tête, si elle a mal au cœur, j’ai mal au cœur. Je soigne aussi, les petits enfants par exemple de leur peur. J’ai reçu ce don d’Allah.

Certaines femmes ne mettent pas le voile; moi, je le mets toujours même la nuit. Je ne l’enlève que pour me doucher. Ce n’est pas par obligation. Simplement une habitude. J’ai marié ma fille unique, elle vit en Russie et a obtenu la nationalité de ce pays. J’ai 52 ans, je suis grand-mère depuis 6 mois. Je n’ai plus de mari. On m’a déjà fait plusieurs demandes en mariage. Je ne veux pas de mari, il sera jaloux et me donnera des ordres. Moi, je veux être libre ».

Sa copine, Rita, arrive en courant avec des branches de sapin. La prière peut commencer. Les femmes posent leurs feuilles manuscrites par terre pour se souvenir de leurs prières. Le rituel des prosternations et des genuflexions commence d’une façon plus intériorisée que sourcilleuse des détails de la gestuelle.

Je m’endors dans la fumée et l’odeur de sapin brulé pour ma dernière nuit Kirghize.

 

 

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