Vers un printemps sans illusion ?

 

- Tu as aimé Tallinn?! 

- Oui, j’ai aimé Talin, petit village arménien perdu dans une nuit polaire que le vent et les descentes amplifiaient : « Fais attention, mon ami, l’Arménie est un pays froid » me lance, en guise d’adieu, un automobiliste qui s’était arrêté au bord de la route.

Au centre du village, le seul hôtel, que l’on m’avait annoncé depuis une cinquantaine de kilomètres, est désaffecté depuis plusieurs années. Une grappe d’hommes m’apostrophent et téléphonent à des amis connaissant des grands-mères louant des chambres, les conditionnels se résumant bien vite à des négations. Heureusement, l’un deux, Vatchan, remarquant certainement les stalactites de glace accrochées à mes sacoches, m’invite chez lui. C’est seulement après quelques minutes que je m’aperçois de son état d’ébriété un peu avancé. Quelque peu apeuré dans un premier temps, la retraite coupée par le froid et la perspective peu réjouissante du camping, je m’aperçus assez vite que son alcoolisme se traduisait essentiellement par une prolixité providentielle pour un cycliste fatigué, ne désirant pas mener la conversation. A peine ai-je hissé mon vélo et tout son attirail au cinquième étage que trois voisins, âgés entre douze et quinze ans, débarquent pour m’observer et profiter de la permissivité de leur hôte sur l’alcool et les cigarettes.

La femme de Vatchan et deux de ses enfants vivent en France. En raison de sa proximité culturelle, il a préféré la Russie, eldorado des Arméniens qui y immigrent en masse... A Pskov, un terrain, une petite entreprise de transport et une deuxième femme attendent la levée de l’interdiction d’entrée sur territoire russe dont il a écopé pour une durée de dix-huit mois en raison d’’une affaire sulfureuse, dans laquelle ses employés, des individus a posteriori peu recommandables, étaient impliqués.

A mon réveil, le thermomètre affiche trois degrés : construit sous Khrouchtchev l’immeuble ne dispose pas d’un chauffage central et le radiateur électrique consomme trop d’énergie pour que l’on puisse le laisser allumé toute la nuit.  

Après quelques jours passés à Erevan, le printemps surgit de nulle part. D’un coup, les robes fleurissent, les ruelles s’animent, la chaleur s’installe durablement. Les cigognes, dont les nids étaient il y a si peu de temps recouverts de neige, et qui m’avaient quitté alors que je traversais la Lituanie, réapparaissent. Les prés verdissent, les cols deviennent praticables et l’hiver apparaît comme un lointain souvenir confiné à des névés sur le flanc des montagnes les plus abruptes et le creux des nuits. Les pique-niques se métamorphosent en bain de soleil, les soirées donnent lieu à des grillades légendaires. En face du Mont Ararat, une première petite colline abrupte surplombée d’une église sans toit annonce la fin de la plaine et une mémorable nuit à la belle étoile. A son pied, quelques enfants du village s’adonnent à la lutte gréco-romaine. L’entrainement est homérique. Les jeunes reçoivent deux pierres de leurs mentors qu’ils doivent porter le plus rapidement possible au sommet de la bute puis redescendre, à toute pompe par un chemin escarpé recouvert de pierres glissantes et instables. L’exercice se termine dans la douleur : respiration suffocante, rictus de toutes les couleurs, perles de larmes dans les yeux.

Au bord des routes de montagne, les vendeurs m’offrent des fruits, prélude à de longues discussions. Les pommes ont patienté tout l’hiver dans leurs caves, pour être vendues à la belle saison. Mais, à cent drams le kilo (19 centimes d’euros), elles n’augurent pas de jours meilleurs : « Que font les hommes ici ? Ils s’improvisent taximan, partent travailler en Russie ou tentent de vendre de menus produits ». Chacun s’adapte comme il peut aux vicissitudes de l’histoire.  Elena, une Russe à l’arménien hésitant, était ingénieur durant l’URSS. Son poste n’a pas supporté l’effondrement de l’économie et elle fait aujourd’hui les ménages dans les bâtiments de la municipalité, où elle m’invite à prendre le thé: « A l’époque, le russe était la langue de communication entre toutes les ethnies et, de toute façon, il n’y avait pas de futur hors de l’URSS. J’étudiais dans une école russe. Mes parents ont insisté pour que je prenne les cours d’arménien en option mais comme aucune de mes copines ne les suivait, j’ai renoncé. La plus grande partie des russes de la région sont partis, les opportunités sont meilleures là-bas. Moi, je suis restée pour m’occuper de ma mère, je reviens d’ailleurs tout juste du cimetière pour le rituel des cinq ans ; maintenant je peux penser au départ. Mais, je suis âgée et je n’ai jamais vécu en Russie. Mon frère a tout l’apparence d’un arménien et le parle mieux que le russe. Il est récemment parti en Russie pour donner une éducation russe à ses enfants. Ici, les écoles russes sont rares et il est difficile d’y entrer ».

Une barque de pêcheur sur le lac Sevan

La route glisse jusqu’au lac Sevan et transmet à ce pays de montagnes un caractère lacustre. Les cimes enneigées se reflètent dans les vaguelettes bleutées du lac qui ballottent les frêles esquifs des pêcheurs. Le long de la route, le poisson frais et séché abonde. L’activité, menée essentiellement sur des barques, n’est pas sans risque. Tout récemment, l’une d’elle a chaviré et les deux frères, de vingt-quatre et quarante-deux ans se sont noyés. En théorie, il faudrait avoir une licence pour pêcher, mais l’Etat ne cherche plus à l’imposer, car il ne veut pas de confrontation avec les pêcheurs qui n’ont pas de quoi payer ni d’alternatives viables. Le tourisme est circonscrit à quelques coins particuliers et les investisseurs manquent. La région, apparemment bien encadrée par l’activité humaine est plus sauvage qu’elle en a l’air, comme  me l’explique, devant son épicerie, Aku Akuian, au demeurant très fier de son nom et décidé à me faire un peu peur : « Et tu n’as pas peur des loups ou des ours ? Il y a une vingtaine d’années, un ours a tué une femme dans le village qui sortait de chez elle. Nous l’avons traqué et mangé. Sa viande était aigre ».

Un minibus s’arrête sur une aire de repos. Les femmes préparent le pique-nique, les hommes m’y invitent. Alors que les compagnes ont précipitamment quitté la table pour s’occuper des enfants, les toasts les plus ridicules s’enchaînent, excuse à une beuverie qui ne peut attendre : la route est encore longue! A peine les hommes ont fini de se servir, que les femmes, apparemment toutes aux régimes, picorent quelques morceaux de pain et de viande tout en desservant. Déjà le convoi file, la quiétude des montagnes réapparait brusquement, seul ma gorge brûlée par l’eau-de-vie artisanale à plus de 50 degrés prouvant que je n’ai pas rêvé.

Partir, pour un meilleur salaire et une meilleure vie?

Une bonne grêle interrompt la discussion avec les vendeurs de poisson

 

Pour atteindre le village de Maria, il faut passer un col à l’Est du lac Sevan et se faufiler dans une vallée douce et calme, un peu à l’écart du monde. L’épicier du coin profite de ma présence pour me questionner: « Voumen chover, c’est pour les hommes ou les femmes ? »

Comme je m’attarde au centre du village, les curieux, peu habitués à voir un étranger, se suivent : « Qu’est-ce que tu fais ? Tu connais quelqu’un du village ? Elle habite où ? C’est qui ? Comment la connais-tu ? » Alors que la nuit s’apprête à tomber, Maria apparaît avec son frère et son voisin, revenant ensemble du travail. Une longue maison sur un étage marque la fin d’une piste boueuse d’environ un kilomètre. L’intérieur de la maison plutôt coquet est embelli par un feu de cheminée dans le hall d’entrée.

La famille est presque auto-suffisante : elle produit sa viande, son pain, ses conserves de fruits et légumes et prend les œufs chez le voisin. Le père de Maria n’a pas eu peur, dès le début de la perestroïka, de développer son activité agricole en achetant terrain et troupeau. La mauvaise situation économique et, paradoxalement, le libéralisme enterrèrent quelque peu les espoirs. Le pouvoir d’achat des Arméniens demeure faible, les pertes en cas d’attaques d’ours ou de loups sur les troupeaux ne sont pas compensées et l’activité agricole n’est pas subventionnée ce qui, malgré de faibles salaires, rend leurs produits peu compétitifs face aux denrées européens.

Grillade entre collègues

Attablée dans la cuisine, la grand-maman raconte en arménien, avec ça et là quelques rudiments de russe, les exploits de son mari décédé, lorsqu’il se porta volontaire pour partir au front et marcha sur Berlin. Les yeux brillants, elle raconte comment il était communicatif et aimait inviter les voyageurs qui échouaient au village.

Maria me transmet le fond de ses pensées : « Ma grand-mère, me dit-elle avec un brin d’ironie dans la voix, aime diriger son territoire et est très inquiète que le lavash (pain traditionnel en forme de fine galette) que  tu as tartiné de miel et de beurre était bien trop petit pour un si grand homme et une si longue route. Je vais donc t’en faire une plus valable». La grand-maman accueillit la tartine suivante avec un petit gloussement de contentement. Vers 23 heures, elle s’étonna que ma chambre ne fût pas encore prête et me recommanda de ne pas attendre le matin pour préparer mes affaires.

Maria a habité dans plusieurs villes d’Europe de l’Ouest pendant deux ans pour ses études. Elle travaille actuellement dans une ONG locale arménienne pour la protection des enfants. Aujourd’hui, elle hésite à partir. Les salaires y sont meilleurs et les perspectives de carrière plus importantes. Le système de santé est bien organisé, les employés sont protégés, le côté matériel est assuré.

Les relations humaines apparaissent cependant incertaines : « J’ai compris ce qu’était l’individualisme et l’espace privé quand j’ai vécu en Europe. Là-bas les gens vivent pour soi. Ici, c’est normal de passer son temps libre en compagnie. Il m’arrive bien sûr de m’isoler quand j’ai du travail, mais pas de m’enfermer dans ma chambre pour passer du bon temps toute seule ». En Europe, la solitude et le manque d’intérêt pour l’autre se font sentir. Faire confiance semble d’autant plus difficile que le ciment de la relation dépend avant tout de son bien-être personnel. La frivolité prend le dessus sur le sérieux dans les relations hommes- femmes et les demandes en mariage attendent souvent des années comme s’il fallait des périodes d’essai sans fin pour finalement avoir confiance en soi et en l’autre. Quant aux enfants, ils sont mis au centre de la famille, peuvent tout se permettre et deviennent capricieux.

 

 

 

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