Premiers pas dans le labyrinthe mongol

Dès l’entrée en Mongolie, l’asphalte fait place à la piste en dehors de quelques grands axes routiers. La signalisation disparaît. Trois jours de voyage sont souvent nécessaires pour relier deux villages et la rencontre d’une voiture constitue un événement. La nature reprend ses droits et l’homme, trop souvent habitué à faire plier la création à sa volonté, doit, cette fois-ci, s’adapter. Je pédale dans une infinité de steppes désertiques sur de hauts plateaux collineux tachetés çà et là de yourtes blanchâtres sous un ciel rarement maculé. Dans une petite clairière de hautes herbes longeant une rivière abondante, un aigle tente une descente à pic sur ma casserole en train de bouillir. Ses efforts sont anéantis par la fumée qui s’en dégage.

La curiosité des Mongols et leurs yeux aiguisés rompent la solitude à laquelle la topographie semblait fatalement me condamner. A peine ai-je crevé qu’un cavalier surgit de nulle part, s’approche calmement avec des gestes si précis qu’à peine l’ai-je vu apparaître à l’horizon, il est déjà assis devant moi, un pied recroquevillé vers l’intérieur, l’autre allongé, sans avoir articulé le moindre mot, évitant ainsi toute formalité mondaine. Plusieurs fois, ma tente à peine montée, une moto a filé droit sur moi pour partager, après quelques salutations laconiques, la soirée en silence. Parfois même, un motard en appelait un autre et mon maigre campement devenait, le temps d’une soirée le point de rencontre des nomades alentours.

Les pistes partent dans tous les sens. Parfois, le choix relève de l’esthétique, les variantes se rejoignant quelques kilomètres plus loin. D’autres fois, une trajectoire est devenue impraticable, plus encore à vélo et la choisir relève du défi sportif. Dans certains cas enfin, la route prend une direction inattendue ou débouche sur une impasse. L’absence de GPS m’amène à choisir ma propre voie et favorise l’inattendu.

Alors que je pénétrais une petite chaîne de montagne à l’allure improbable, je hèle une moto passant par là. Trois frères âgés entre huit et quinze ans dévalent la pente, moteur coupé. A ma vue, ils ne purent que remonter sur le coteau pour parvenir à freiner. Leurs mains m’indiquent une visée, un horizon. Ce sera à moi de me diriger plus à l’Ouest dès que l’opportunité se présentera, indépendamment des pistes en définitive éphémères. Un jour, j’ai rencontré un sourd muet. Ses explications furent les plus claires que je n’ai jamais eues. Les mots sont un oreiller de paresse, ils enjolivent autant qu’ils embrouillent.

Dans les steppes de Mongolie, je rencontre deux Suisse-allemands, Anna et David sur les routes depuis une petite année. Ils m’avaient repéré de loin : « Depuis plusieurs jours, nous avons vu les traces d’un vélo dans le sable avec un pneu Schwalbe à l’avant et un Continental à l’arrière. Le cycliste pèse quatre-vingt kilos, certainement un Suisse ». Le soir, la cuisine se fait au feu avec le bois ramassé autour du campement que l’allure de ces steppes désertiques ne laissait pas présager. Nous piquons avec nos fourchettes dans la même casserole. Compote de pommes et patates sont souvent au menu, preuve que le Röstigraben est bien réel ! Le couple est cycliste tant par commodité que passion et profession. En Suisse, ils se déplacent à bicyclette tous les jours, simplement, sans apposer à leur choix une quelconque idéologie et David travaille à temps partiel comme coursier à vélo. Le voyage se déroule sans stress, au gré de la topographie de la piste. La performance est délaissée au profit de la qualité de vie.

Une semaine plus tard, nos routes se séparent. Je pars vers le nord. Plus pressés, mes amis prennent la route d’Oulan-Bator. Sur une piste quelconque dont la création et l’entretien semblent dépendre uniquement du passage des voitures, l’Etat mongol vient rappeler son existence par un magnifique pont enjambant un fleuve large d’une cinquantaine de mètres. L’obstacle franchi, la piste reprend ses droits sans aucune signalisation. Un pêcheur m’invite chez lui. Sa ligne ne se tendra pas aujourd’hui. Peu importe ! Avec son cheptel de cinq cents têtes, la pêche ne constitue pas son gagne-pain.

Sa femme se nomme Nergüi, littéralement « sans nom ». Ce prénom est généralement donné pour que les esprits malfaisants qui ont récemment attaqué la famille, ne remarquent pas l’enfant. Nergüi a des connaissances en russe, suffisamment pour faire une petite conversation, chose peu commune dans la campagne mongole. Elle évite cependant d’étaler ses connaissances devant son mari en signe de respect. Leurs deux plus jeunes enfants sont à l’internat dans la ville d’à côté, le troisième continue ses études à Oulan-Bator. Leur petite yourte est salie par les labeurs quotidiens et rendue pittoresque par l’activité paysanne. Depuis l’entrée, les produits de première nécessité sont entreposés sur le côté gauche. De la viande sèche sur une longue ficelle accrochée le long du mur. Deux lits à ressorts se font face alors que souvenirs de famille et petit autel bouddhiste occupent le fond de la yourte.La charpente est peinte en orange et assortie avec des motifs traditionnels. Au centre, sous la clé de voûte, la poêle permet de cuisiner et chauffer. Nergüi fait bouillir du mouton grossièrement coupé accompagné de sel pour tout condiment.

Le soir suivant, la piste débouche une nouvelle fois devant une large rivière d’une cinquantaine de mètres mais, cette fois-ci, le pont n’a pas encore été construit ! Je sonderai la rivière pour trouver la trajectoire la plus propice pendant une quinzaine de minutes et aurai besoin de trois allers-retours dans ces eaux gelées pour transporter tout mon matériel. A mes côtés, des canards se promènent et un troupeau de chevaux traverse avec noblesse.

Un peu plus loin, cinq yourtes alignées sur un petit promontoire sont entourées, en plus des étables en bois pour l’hiver, de deux maisons en dur, paravent parfait pour le campeur. Le cheptel s’élève à quelques cinq mille unités et l’intérieur de la yourte du propriétaire présente une certaine opulence : vie quotidienne et labeur ne s’y entremêlent pas. Le mobilier est magnifiquement taillé et les produits de la ferme y sont bien présentés.L’aménagement des yourtes mongoles conserve une similarité étonnante dans tout le pays, en dépit des différences géographiques et sociales, opérant un doux mélange entre fonctionnalité et tradition.

Les teintes verdâtres cèdent au brun. La fraîcheur laisse ressortir des saveurs cachées. L’hiver approche. Je me sens las de voyager et ressens le besoin d’un pied-à-terre. Dans les pays précédents, le russe m’ouvrait toutes les portes. La Turquie fut facile d’accès malgré la barrière de la langue en raison de mes bonnes connaissances de l’islam, d’un peu de chance et surtout par la présence de problématiques éminemment occidentales revisitées à la sauce turque : nationalisme, liberté religieuse, monothéisme. Je percevais les tensions et les lignes de fractures.

En Mongolie, mes repaires défaillirent. L’influence russe dépassait à peine l’architecture de quelques bâtiments des centres d’aïmag (région mongole). La religiosité semblait faite uniquement de lamas psalmodiant et de chamanes invisibles. La liberté se déclinait à la façon des steppes aussi insaisissables que vides. Le patriotisme s’exerçait dans un mode de vie rural et une haine du chinois pour sa forme politique. Tout semblait lisse, sans tension, uniquement voué à la photographie ou à une ethnographie de façade. Pour dépasser les apparences, je décidais de m’installer dans le pays.