Que deviennent les chrétiens de Turquie ?

L'Eglise assyrienne

 

L´Eglise assyrienne en pleine crise

 

L’emplacement de l’église assyrienne d’Istanbul est symptomatique de son isolement. A ma première visite, je me heurte à l’imposante rangée de plaques de métal bloquant l’accès d’un vaste chantier. En essayant de la contourner, je rencontre une prostituée, un peu sale, à l’anglais pauvre, direct et éloquent dont l’accoutrement ne laissait pas deviner la profession. Un peu plus loin, une deuxième, elle-aussi dans un style casual, me mitraille de clins d’œil : je l’avais croisée un quart d’heure plus tôt dans mes errances et elle pensait certainement que je lui tournais autour. Personne ne pouvait imaginer qu’aujourd’hui, la modeste église assyrienne leur volerait la vedette.

 

L’église ne me semblait qu’une chimère inaccessible. Elle se perdait, en fait, en bout de course de la dernière rangée de bâtisses intactes à l’intérieur du chantier. Les deux gardiens dans leur petit baraquement interrompirent leur pause déjeuner pour me montrer gentiment l’édifice. A mon retour, avec dix mots d’anglais, ils se perdaient dans une démonstration quelque peu inachevée sur l’absurdité du christianisme. Celui-ci a trois dieux (le père, le fils et le Saint-Esprit) alors même que le concept de transcendance interdit de le penser multiple, m’expliquaient-t-ils. Je ferais donc mieux de me diriger vers la mosquée située en contrebas. Lors de ma seconde visite, je fis connaissance avec un dealer tant déçu qu’étonné par mon net refus. Mais c’est la rixe, témoin d’une nuit arrosée et commentée par des badauds hilares qui fut certainement l’accueil le plus impressionnant.

 

Le gouvernement turc ne saurait être tenu pour responsable de ce mauvais emplacement. L’Eglise s’est installée dans ce quartier bien avant que l’idée d’un grand chantier ne voie le jour. Reste que le parallèle avec la situation déclinante de l’Eglise dans le monde est troublant.

 

La liturgie se fait en Araméen.

L’Eglise assyrienne aurait compté quatre-vingts millions de fidèles dans le monde à son apogée. Elle se développa exclusivement en dehors de l’influence romaine et hellénistique vers l’Est jusque dans des contrées fort exotiques et fut, par exemple, la première à prêcher l’évangile en Chine avant d’en être chassée au Xème siècle (1croire.com). L’Eglise assyrienne fait partie des premières Eglises à avoir rejeté l’autorité de Rome, en refusant les conclusions du concile d'Éphèse en 431 opposées aux thèses de Nestorius. A cette époque, la polémique faisait rage sur la nature du Christ. Jésus était-il un homme élevé à un statut divin par ses actes méritoires comme le pensaient les arianistes ?  Ou alors la force de la nature divine avait-t-elle pris le dessus sur la nature humaine ? Alors que l’Eglise catholique croit en un Christ dans lequel  deux natures humaine et divine cohabitent sans confusion aucune, les nestoriens pensaient que Jésus était composé de deux natures distinctes cohabitant dans le même corps (2).

Persécutée à de nombreuses reprises, notamment sous Tamerlan, affaiblie par les schismes, tiraillée par les missionnaires catholiques,  c’est lors du génocide à l’encontre de son peuple perpétré par les forces ottomanes et kurdes (1914-1920) que l’Eglise vit ses heures les plus sombres. Traditionnellement, implantée en Irak, en Syrie et en Turquie, elle subit, aujourd’hui, l’avancée de l’Etat islamique et bataille pour conserver ses 500'000 fidèles.

Le dimanche matin, à 8h30, au commencement de la cérémonie, la salle ne comprend qu’une poignée de fidèles. L’iconostase -séparation pour rendre l’autel invisible- est faite de tissus. Si les battants extérieurs ne s’ouvrent jamais, celui du milieu s’utilise à la  manière d’un rideau de théâtre. Devant celui-ci, un petit groupe d’hommes récite la bible pendant une bonne heure. Ils sont peu à peu rejoints par d’autres, puis par des jeunes femmes vêtues d’habits religieux violets avec une grosse croix brodée sur la poitrine. Les enfants de chœur, également de la partie, sont habillés de blanc avec deux bandeaux rouges aux reliefs dorés se croisant dans le dos et sur la poitrine. A mesure que le groupe se solidifie, les chants gagnent en profondeur et en amplitude. La récitation du texte sacré est souvent laissée aux plus jeunes dans une perspective d’apprentissage leur permettant ainsi de combler leurs lacunes en araméen.

Annonciation, passion et résurrection : L’essentiel y est!

L’église se remplit tranquillement pour atteindre sa capacité maximale un peu avant l’eucharistie. Le côté droit est réservé aux femmes, toutes voilées à la manière des croyantes russes, les cheveux dépassant à l’avant comme à l’arrière. 

La récitation prend fin. Le petit groupe se congédie en passant sous le tissu d’un battant extérieur faisant office d’iconostase après en avoir relevé un des angles. Les enfants de chœur restent vers l’autel alors que les autres sortent de l’Eglise par la porte des célébrants à l’arrière pour la réintégrer par celle des fidèles. C’est comme si, passer directement d’officiant à fidèle relevait d’un impensé liturgique et qu’il faille donc traverser le monde profane avant de revenir comme adepte.  

Parfois accompagné par le chœur, le prêtre récite la liturgie, pendant laquelle les parties chantées et psalmodiées s’imbriquent sans interruption. A l’instar des Eglises orthodoxes, il n’y a pas d’instruments de musique : les choses fabriquées n’ont pas d’âme, elles ne peuvent donc pas prier! Après un court prêche, les fidèles font la file pour recevoir la bénédiction, les hommes chez le prêtre, les femmes vers une officiante. Le pain est installé dans une corbeille à la sortie de l’Eglise dans laquelle les fidèles piochent. Un homme prend un morceau de pain, l’enroule dans un mouchoir et le met dans sa poche : De quoi provoquer un infarctus à  un bataillon de prêtres catholiques!

Derrière l'enceinte, Constantinople!

Le patriarcat de Constantinople en sursis

Non loin de là, l’Eglise orthodoxe grecque de l’Annonciation abrite une source d’eau, aux vertus guérisseuses. Cette Eglise a surtout défrayé la chronique à son insu. Deux cloches de sept cent kilos chacune ont été décrochées et volées en une nuit! Certains voleurs sont doués!

Cette Eglise est propriété du patriarcat de Constantinople toujours établi à Istanbul.  Fondé par l’apôtre André, Constantinople compte parmi les cinq patriarcats des origines et conserve un primat d’honneur sur toutes les églises orthodoxes. L’Eglise a vu ses ouailles s’évaporer au fil des schismes et des créations de nouvelles Eglises mais elle compte encore 3,5 millions de fidèles. Dans ce contexte, je m’attendais  à découvrir une Eglise-mère active et  gorgée de pratiquants.

C’était un camp retranché qui m’attendait : un mur massif d’au moins trois mètres surmonté d’une grille et de barbelés délimite la propriété du Vatican orthodoxe. L’Eglise ne fonctionne que le dimanche et le patriarche, contrôlé par l’Etat turc, n’est pas libre de ses mouvements. Pire, selon les accords passés avec l’Etatseul un moine de nationalité turque formé en Turquie peut devenir patriarche. 0r, la Turquie a fermé en 1971 le seul séminaire en mesure de formé le futur patriarche (3 lavie.fr).

Meryem Ana Church: une des trois églises du patriarcat orthodoxe turc

Le contentieux entre le patriarcat de Constantinople et l’Etat turc ne date pas d’hier. En 1922, Kemal Atatürk créa même le patriarcat orthodoxe turc pour mettre le christianisme à sa botte et  éviter toutes ingérences grecques.

L’histoire de cette nouvelle Eglise est riche en anecdotes passionnantes. Dans le courant des années vingt, elle publia un journal en langue turque mais en alphabet grec. A la dissolution de l’union soviétique, le patriarche tenta de rattacher les Gagaouzes de Bessarabie de confession orthodoxe et de langue turcique pour obtenir 120'000 fidèles supplémentaires. Les Gagaouzes avaient cependant d’autres priorités. Ils devaient rester fidèles au patriarcat de Moscou afin de maintenir la pression sur le gouvernement moldave fraichement créé et ainsi prévenir leur affranchissement du giron de Moscou (4). L’Eglise se veut aujourd’hui ultra-nationaliste (5 atour.com), détail particulièrement poilant quand on sait que le nationalisme turc est essentiellement lié à l’islam (6). Reconnu par aucune autre Eglise, le patriarcat turc n’a jamais réussi à séduire les fidèles et seule la famille élargie du fondateur y est encore affiliée. Instrumentaliser le religieux n’est pas toujours aussi simple qu’il n’y paraît…

Plaque indicative de l'église

 

Tout autre son de cloche, dans la magnifique église orthodoxe russe suspendue, au sixième étage d’un immeuble du quartier de Karaköy, elle-aussi administrée par le patriarcat de Constantinople. L’église date du XIXème siècle et servait de halte aux pèlerins se rendant au Mont Athos. Le moine, qui a entamé son sacerdoce sous la dictature communiste, se sent libre comme l’air dans ses locaux. Mais, ce russe originaire de Tcheliabinsk n’attend rien de l’Etat turc : Il est un étranger désirant le rester, le cœur tourné vers sa communauté installée sur les versants du Mont Athos. 

 

l'église protestante de Malatya: Le titre d’église est affiché à l’entrée mais la devanture est sobre.

La piste protestante 

Je pensais que mon expérience du christianisme turc s’arrêterait à Istanbul et que les difficultés rencontrées par les Eglises du reste du pays étaient similaires. J’avais tout faux! En cherchant à me rapprocher du mouvement alévi (voir ici), je découvre, de façon inattendue, l’Eglise protestante de Malataya, présente depuis une vingtaine d’années. Bien que bénéficiant de soutiens extérieurs, elle n’est pas directement affiliée à une Eglise étrangère et ne revêt aucune dénomination particulière.

Son pasteur actuel, Timothée, est américain, physicien de profession. Désirant être fidèle aux saintes écritures qui enjoignent tout croyant de transmettre la parole du Seigneur, il décide, avec sa femme, de partir comme travailleur chrétien, terme qu’il préfère à celui de missionnaire. A cette époque, la Turquie fait office de nouvel eldorado, l’activité missionnaire étant, depuis peu, à nouveau possible. 

Timothée, n’ayant pas de formation sacerdotale, avait pensé s’occuper des tâches subalternes dans l’Eglise. Mais, il y a huit ans, alors qu’il vient de débarquer, les événements se précipitent. Le pasteur allemand de l’Eglise ainsi que deux convertis turcs sont assassinés par cinq jeunes, vraisemblablement instrumentalisés par l’armée embarquée dans une lutte de l’ombre avec le pouvoir.

L’Eglise se vide. Quelques convertis quittent la région par peur de représailles. Ne reste alors qu’une poignée de fidèles, dont Christina, la veuve du pasteur et ses deux enfants : « Où partir ? J’habite en Turquie depuis 18 ans. Ma vie est désormais ici, me confie-t-elle».   

Aujourd’hui, l’Eglise, la seule de la région, comprend une cinquantaine de membres, en grande partie des convertis. Seulement une à deux familles d’Arméniens et d’Assyriens viennent pour les grandes occasions. A leurs débuts, les protestants de Malatya ont célébré leur culte dans les salons des adhérents. Ils ont essayé de reprendre à leur compte une vieille Eglise arménienne toute délabrée ou de construire la leur. A chaque fois sans succès : « la liberté de religion est garantie mais il n’existe pas de procédure pour construire une Eglise et personne ne veut prendre le risque politique de la créer m’explique le pasteur Timothée avant de poursuivre : J’ai passé des heures de bureau en bureau mais tous se renvoient la balle. On m’a même envoyé chez le mufti ! Pour finir, je suis arrivé dans le bureau dans lequel j’avais commencé !!». Tout récemment, ils ont enfin obtenu l’autorisation d’ouvrir une association et de louer des locaux. Ils doivent d’ailleurs en chercher de nouveaux, le propriétaire de l’immeuble ayant refusé de renouveler le bail.

Eglise arménienne à Istanbul bien dissimulée.

En dehors des anciennes Eglises de quelques villes au long passé chrétien comme Antioche ou Istanbul, les églises sont rares et en ouvrir une est un acte héroïque. L'église Sainte-Croix d'Aghtamar sur le bord du lac de Van, haut lieu du christianisme arménien a récemment  été restaurée.  Une célébration y est autorisée une fois par année. En dehors de ce jour, il s’agit d’un musée et il est interdit d’y prier ou d’y allumer une bougie (7armenianweekly).

Il ne s’agit pas ici de critiquer l’islam ou de démontrer sa prétendue intolérance envers le christianisme. D’ailleurs, des mouvements musulmans minoritaires sont aussi désavantagés en Turquie. Si un coupable devait être désigné, il faudrait plutôt chercher du côté des réformes d’Atatürk pour rattraper le train de "la modernité", en développant une laïcité dans laquelle l’Etat contrôle la religion tout en favorisant l’islam sunnite. Etonnamment, le gouvernement actuel d’idéologie musulmane semble plus enclin à favoriser les minorités religieuses en témoigne l’autorisation récente de construire une église assyrienne (8 rfi.fr).

Les protestants de Malatya marchent sur des œufs. Dans d’autres régions reculées du pays, leurs confrères essuient de temps à autre des jets de pierre et de cocktails Molotov… Pour éviter ce genre de désagréments, l’Eglise est installée dans un quartier majoritairement peuplé d’alévis (voir ici). Avec succès pour l’instant : les vitres de l’église restent immaculées. Parfois, des passants les interpellent surpris de constater qu’ils ont été autorisés. Dans ce contexte, l’activité missionnaire se limite à attendre l’arrivée des intéressés ou à faire subtilement connaître leur existence, notamment par des cours d’anglais gratuits.

Les alévis ne sont pas particulièrement heureux d’avoir des missionnaires dans leur quartier. Le président d’une association me confie : « beaucoup de jeunes se sont convertis et les missionnaires placent des billets de banque entre les pages de la Bible pour encourager les conversions ». Difficile de prendre les paroles du président pour argent comptant. Le nombre de personnes venant célébrer Noël dans l’Eglise ne dépasse pas les cent, invités compris, pour une ville de 400'000 habitants dont environ le quart serait alévi. Quant à l’argument économique, il s’agit d’un reproche fait de longues dates aux missionnaires. Si rétribuer les conversions paraît peu probable, difficile d’ignorer la possible ascension sociale grâce à la solidarité chrétienne et la force économique de l’Occident à laquelle l’Eglise est in fine rattachée.

 

 

Bibliographie, actualisé au 23.01.2016

 

 

 

1. Croire.com,  L’aventure des assyriens, premiers chrétiens d’Asie, article paru dans "La Croix" du 9 avril 2003, http://www.croire.com/Definitions/Mots-de-la-foi/Eglise/L-aventure-des-assyriens-premiers-chretiens-d-Asie.

 

2. De Saint-Bon Henri, Le christianisme oriental dans tous ses états, Broché, 2014.

 

3. Trouiller Natalia, Turquie : espoir pour les chrétiens, Lavie.fr, 28 mars 2012, http://www.lavie.fr/chroniques/matinale-chretienne/turquie-espoir-pour-les-chretiens-28-03-2012-25817_167.php.

 

4. Naudet Jean-Baptiste, URSS, le rêve turc des Gagaouzes, Le Monde, 28 mars 1991, référencé par la page wikipédia Eglise orthodoxe Turque,   https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89glise_orthodoxe_turque.

 

5. Donef Racho, The Political Role of the Turkish Orthodox Patriarchate (so-called), Atour.com, 23 janvier 2004, http://www.atour.com/~aahgn/news/20040123b.html.

 

6. Insel Ahmet, La nouvelle Turquie d’Erdogan. Du rêve démocratique à la dérive autoritaire, la Découverte, 2015.

 

7. Ekmanian Harout, Detailed Report: The Mass in Akhtamar, and What’s Next, The Armenian weekly, 30 septembre 2010, http://armenianweekly.com/2010/09/30/detailed-report-the-mass-in-akhtamar-and-what%E2%80%99s-next/.

 

8. Bastion Gérôme, le gouvernement turc autorise la construction d'une église chrétienne, rfi.fr, 04 janvier 2015, http://www.rfi.fr/europe/20150104-gouvernement-turquie-autorise-construction-eglise-chretienne-syriaque-christianisme-minorite-religion.

 

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